Archives pour la catégorie Peinture

Un Américain à Paris

Ses toiles s’accrochent crescendo sur les cimaises parisiennes, où il perce doucement sur le mystérieux marché de l’art contemporain. Rencontre avec Ara Bohcali, artiste-peintre débordant d’énergie.

Ara abs letters

A deux pas du Musée Picasso à Paris, la Galerie Thuillier exposait ses toiles fin septembre, et dans ce décor en plein cœur du Marais, Ara Bohcali a tout de l’exubérance américaine. Né et élevé à São Paolo au Brésil, de parents Arméniens qui ont fui Istanbul durant les heurts de 1955, il a aussi longtemps vécu et travaillé aux Etats-Unis. Depuis une petite décennie en escale à Paris, il s’active tout en pinceaux, plumes et paroles.

Les tendances cosmopolites de ce polyglotte vont de pair avec les multiples pans de sa vie antérieure. Malgré un talent certain pour le dessin, repéré dès son plus jeune âge par ses professeurs, il a surtout travaillé dans les affaires, entre le Brésil et les Etats-Unis. Pour autant il n’a jamais délaissé les plumes, crayons ou pinceaux, et fréquenté assidûment nombre d’écoles d’art, au Brésil comme aux Etats-Unis.

Comme souvent, c’est après une vie professionnelle bien remplie qu’il a décidé de se consacrer totalement à son art. Résultat : depuis 2012 ses toiles s’exposent de plus en plus souvent, sélectionnées pour les rendez-vous habituels, tels le grand marché de l’art contemporain de St Sulpice, la Société Nationale des Beaux Arts au Carrousel du Louvre, ou dans quelques jours au Salon d’Automne sur les Champs Elysée, l’un des plus vieux lieux annuels d’exposition d’art à Paris (l’édition 2015 a pour marraine l’actrice française Françoise Fabian).

Ce qui frappe quand on le rencontre au milieu de ses toiles parfois étranges, c’est son agitation. Il avoue d’ailleurs ses tendances hyperactives. Pourtant cet Arménien du Brésil qui parle plus volontiers en arménien – sa langue maternelle – qu’en français, s’apaise notablement quand il évoque ses origines. Des racines tellement bien établies qu’il ne ressent pas le besoin de les revendiquer dans son art. Il faut l’interroger pour qu’il aborde le sujet, avec un regard plutôt philosophe sur le destin de ses compatriotes.

En revanche à l’évocation de son art il s’anime intensément, à tout propos : depuis ses premières expositions maladroites, jusqu’au modèle particulier de plume qu’il utilise. A l’écouter, on comprend que l’art de composer-décomposer est un principe créatif fondamental chez lui. Les couleurs, l’harmonie et l’équilibre sont ses outils pour explorer ‘le champ des possibles’ (titre d’une de ses toiles, adjugée aux enchères en septembre). Une exploration qui évolue sans fin, et donne une impression de mouvement perpétuel à ses toiles. A coup sûr, le reflet contagieux de ses élans.

Jilda Hacikoglu

 Ara abs vert              Ara fig abs              Le champ des possibles - adjugée septembre

http://atelierara.com/

A découvrir dans les expositions à suivre :

Salon d’Automne 2015 – du 15 au 18 octobre / Grand Palais, avenue des Champs Elysées, Paris.

Salon de Dessin & Peinture à l’eau, Art en Capital – du 24 au 29 novembre 2015 au (Paris- Grand Palais)

Galerie Art & Miss – du 28 janvier au 8 février 2016 à la (Paris – Marais).

Jacques Aslanian, peintre phare d’une diaspora muette, exposé à Paris

Minas, terre cuite, 73

Un étonnement toujours, un sourire ensuite, et l’on se rapproche pour mieux voir. Cette accroche advient souvent quand on découvre les œuvres de Jacques Aslanian. Car bien souvent, même si on ne sait pas dire quoi, quelque chose se passe.

Tentative d’explication

Le « Jacquot ! » (son surnom alors) était un homme discret mais bien connu d’Alfortville où il naît en 1929. Enfant il y fait les 400 coups autour du Pont à l’Anglais ou sur les voies ferrées, tandis que ses parents besogneux et les Arméniens lui montrent une diaspora à la peine. Plus tard les expéditions où le mènent son attrait pour les gens qui lui semblaient différents, lui font cultiver une attitude frisant la joyeuse inconscience, au grand étonnement de tous. Aujourd’hui encore il y a comme une légende urbaine autour de ce personnage attachant, atypique, d’une bonhommie à la marge et observateur attentif de son monde.

Nombreux sont en effet ceux qui en gardent le souvenir, une vision ou une anecdote curieuse. Cet héritier de l’exil avait en tous cas le don de représenter comme personne, la nostalgie endeuillée des siens, avec une pointe d’humour ou d’innocence bienvenue.

Le père au journal, dessin à l'encre, 15,5x15,1cm, 65-70

Le bottier - 1989

Une mise en lumière heureuse
Plus de dix ans après sa mort en 2003, un site internet lui est enfin dédié, d’autant plus appréciable qu’on y découvre un portrait vidéo de l’artiste, très révélateur, et certains articles qu’il a inspirés. Les rares interviews de ce personnage peu bavard sont en effet un régal.
Sans doute parce qu’il « cherche à exprimer ce qui [lui] semble à la fois rare et important : la douceur, l’intemporalité, la tendresse. » comme il le confiait en 1993 dans la Revue de la Céramique et du Verre. Tout autant peintre que sculpteur, Aslanian compensait par le côté physique de la terre, qu’il travaillait de tous ses muscles, le côté plus intellectuel qu’il attribue à la peinture. Ses sculptures se sont exposées récemment aux journées de la céramique à Paris (place St Sulpice), et ses toiles le seront en septembre prochain en galerie.

En peinture comme en sculpture, sa simplicité touche du doigt comme un remède, une humanité en éternelle errance. Parmi ses sujets récurrents : les reflets familiers d’une diaspora durement murée dans son effort de survie, triste, étrangère et mal ajustée dans sa banlieue de France. Mais dans ses œuvres à la technique solide, où le matériau est tout autant travaillé que les traits, apparaît aussi une beauté aussi dense que la peine, née dans le doux regard d’Aslanian.

Lui qui pouvait passer pour un fou était en réalité l’observateur étonné de ce monde de fous. Peut-être tentait-il une consolation mutuelle, en lui tendant ses miroirs étranges. En ce centenaire du drame originel de la diaspora, l’exposition à venir est donc bienvenue pour contempler ce reflet, et s’apaiser.

Jilda Hacikoglu

Jeune fille en robe noire

recto flyer low res

Du 14 au 27 septembre 2015 à la Galerie ARTES / 11 rue Frédéric Sauton 75005 Paris

Article à paraître dans le magazine France-Arménie de septembre 2015