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Jeux de mots et d’images, un 8 mars dans « Le Monde »

Vus dans Le Monde du 8 mars 2016, des images et des mots qui en disent long ou pas, une chose ou son contraire, ou tout simplement une vérité crue. Petit balayage rapide et questions existentielles…

Sur la question des réfugiés, certaines photos en disent plus que les textes.

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Quand on voit cette photo des deux encadrants un Davutoglu souriant, on ne peut s’empêcher de remarquer que tous les trois se tiennent rigoureusement pareil, effet miroir compris.

Toute la rhétorique du langage corporel se trouve illustrée dans cette posture manifestement copiée par chacun des trois pour simuler l’accord, l’entente, l’adhésion. On conseille très souvent aux aspirants candidats lors d’un entretien d’embauche d’adopter ce genre de mimétisme pour emporter le morceau.

Mais ici, qui imite qui dans cette photo ? Qui veut quoi de l’autre ?

Pas si simple, et clair à la fois. Il n’y a que trois personnages sur la photo, derrière lesquels se joue le sort de millions de circulants en Europe et en dehors, toutes nationalités confondues… Catastrophe à retardement ?

 

En matière diplomatique maintenant, certains mots cachent des pratiques peu avouables. Comme cette « pratique protocolaire courante » de l’Elysée pour vendre, pardon, récompenser de la légion d’honneur un Prince héritier d’Arabie Saoudite.

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Le dit récipiendaire est récompensé pour quoi déjà ? Cela l’Elysée se garde bien d’en faire grand état, car rien n’est plus discutable. En revanche, c’est un héritier qui aura su acheter tant d’armes à la France… pour en faire quoi au fait ?

Une extrapolation : serait-ce de la fiction d’imaginer que ces armes pourraient un jour viser des « civils innocents » en Syrie, en France ou ailleurs ? Là où l’on encadre si bien tous ces circulants en les faisant gérer par la Turquie.

Certes il ne faut point s’avancer sans savoir, mais il est tout aussi difficile de ne pas penser que la réalité dépasse si souvent la fiction…

 

Enfin certaines caricatures frappent par leur clarté. Quelle surprise de voir ensuite cette caricature  illustrer un article sur la fermeture des « bars à hôtesses » à Marseille.

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C’est clair, tout bête, et on se sent tout à coup plus à l’aise avec l’ensemble, car a priori on n’a pas à discerner ce qui se trame derrière un voile savamment agencé. Rien n’est caché.

 

Résultat des courses : entre les mots et les images manipulés avec soins, et la caricature qui ne se cache pas, il semblerait bien que la démarche la plus proche de la vérité ne soit pas là où on pourrait l’attendre…

C’est peut-être pour cela que la caricature est ce que l’on cherche à dézinguer en premier.

Jilda Hacikoglu

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Le Corbeau

En général on n’aime guère la vue d’un corbeau. Noir, grand et menaçant, cette vision n’a rien de l’esthétique habituelle qui fait parler de beauté. Et puis d’abord, que fait ce corbeau croassant dans l’espace paisible ? Quel mauvais présage annonce-t-il par sa présence endeuillée ?

La femme en quête de brindilles pour chauffer son foyer n’y pensait pas, mais ce corbeau là croassait tant qu’elle finit par le remarquer. Son mari s’était enfoncé un peu trop loin d’elle dans les arbres, pour qu’elle pût l’interroger du regard sur ces cris, si insistants par moments. Elle continua de rechercher et recueillir patiemment les bonnes branches. Longues, suffisamment fines pour être rassemblées, suffisamment anciennes aussi pour que la sève qui ne les abreuvait plus depuis leur chute de l’arbre, ait elle aussi séché dans leurs nervures de branches fragiles. Hormis ce corbeau qui continuait de tourner alentour, et croassait de temps à autre, pas d’autre déchirure du voile de silence qui enveloppait la forêt nourricière. Comme si par ce silence elle faisait échos à la muette inquiétude qui occupait la travailleuse matinale.

Sur le chemin depuis qu’elle avait quitté la maison ce matin-là, la femme ne pensait qu’à cette enfant dont l’arrivée lui amenait maintes questions nouvelles. Sa brue se remettait doucement des efforts de l’enfantement, tout en veillant, craintive, sur ce petit-être pas beaucoup plus agile qu’elle. C’était son deuxième enfantement avant même ses dix-sept ans, et la pauvre fille avait déjà connu la douleur d’un premier fils qui n’avait pas survécu. Si ce n’était pas le froid, c’était la faiblesse qui emportait les nouveau-nés dans ce pays. Pour avoir été la sage-femme improvisée de nombre de familles dans les environs, la femme savait qu’il en était ainsi depuis toujours. Sa pratique répétée des soins aux voisins, aux amis, alliée à une écoute attentive de ce qui arrivait à ces pauvres humains, ne lui donnait aucune illusion sur l’impact de sa modeste science médicinale, et de ses gestes experts pour soulager des douleurs qui venaient de la vie même. La vie était ainsi faite.

A force d’observation elle comprenait peut-être un peu plus de choses que d’autres, mais on est toujours meilleur juge pour les autres que pour soi-même, et c’était peut-être là uniquement que résidait son talent de sage-femme. On avait fini par lui assigner ce rôle de femme capable, sachant toujours conseiller avec une prudence raisonnable, ce qu’il convenait de faire dans chaque situation délicate.

Mais face à cette enfant qui venait de naître, elle craignait de se tromper. Une petite fille. Alors qu’elle-même n’avait jamais élevé que des fils.

Saurait-elle apprendre à cette petite le dur chemin pour savoir vivre ? Aurait-elle seulement la chance de la voir grandir et non pas s’éteindre sans qu’aucun des remèdes qu’elle avait su accumuler, ni aucune de ses ardentes prières, ne puisse inverser la lente marche vers la mort d’un nouveau-né ? Sans même oser les formuler, ces interrogations hantaient l’esprit alerte de la sage-femme.

Sa nature combative reprit alors le dessus : « assez d’inquiétudes ! » se raisonna-t-elle. La petite vivrait ou mourrait peut-être, personne ne pouvait le prédire et pour l’heure, la maisonnée, comme la petite, avaient certainement plus besoin de fagots pour rester au chaud, que de ses craintes inopportunes d’un avenir impossible à sonder.

Le corbeau quant à lui, s’entêtait ici. Qu’avait-il donc à rester là ? Sentait-il sa présence si indispensable en cet instant ? Près de cet être, qui avait attiré son œil tandis qu’il survolait le hameau dont la femme et son mari s’étaient éloignés en silence, au petit matin. La femme l’aurait sans doute remarqué aussi si elle avait levé la tête. Cependant ce matin-là, seul un être qui aurait été loin au-dessus de l’équipage étrange, aurait vu l’âne, l’homme et la femme s’avançant sur la terre, et le corbeau survolant lentement l’étendue de ciel où sur terre le trio évoluait doucement. Seul un œil situé plus haut dans le vaste ciel aurait remarqué le plumage brillant de ce corbeau, presque étincelant, sous les rayons du soleil levant. Une brillance lumineuse qui enlevait tout l’éclat menaçant du plumage si sombre, le rendant uniquement gracieux et fin, sur des battements d’ailes amples, savamment mesurés pour fendre l’air avec tranquillité.

Pour l’heure, le corbeau fixait son attention sur cette femme, et rien ne semblait vouloir l’en détacher. D’ailleurs rien ne cherchait à l’en détacher. Pas même la femme qui remarquait sa présence et s’interrogeait seulement sur sa signification. Elle ne voulait pas y voir un mauvais présage et chassa prestement cette idée. Non, ce corbeau avait sans doute eu l’œil attiré par un quelconque éclat qui devait se trouver là, quelque part hors de sa vue de terrienne occupée.

Les fagots commençaient à prendre forme, et cela soulageât la femme en cette fraîche matinée d’octobre. L’automne n’était pas loin, et voir le résultat de son travail avancer la rassurait. C’était le signe le plus simple que tout effort voit son résultat, sa récompense. Elle se réjouit d’avoir poussé son mari à se joindre à elle ce matin-là et de l’avoir conduit vers la bonne direction pour récupérer tout ce bon bois. A deux ils allaient plus vite et recueillaient bien plus que ce qu’elle seule aurait pu rassembler. La petite hache habilement maniée par son homme venait à bout des branches les plus difficiles bien plus efficacement que ne le pouvait ses bras féminins, aussi habiles soient-ils. Ils seront tous deux moins fatigués d’avoir travaillé ainsi ensemble, l’âne porterait beaucoup plus de fagots pour eux, et la forêt silencieuse contribuait aussi à apaiser l’inquiétude qu’ils avaient tous deux bien ancrée en eux, sans oser se la dire, par peur de faire venir le malheur.

La petite était là, il fallait faire tout le nécessaire pour elle, c’était tout ce qui importait. Par son silence recueilli, la forêt elle-même semblait se joindre à cette mission unique. Le temps légèrement frais mais clément, peu humide, ne fatiguait pas l’homme. Il ne s’échauffait pas outre mesure en travaillant, et ressentait bien moins l’usure des muscles sollicités par le même mouvement répété. Les branches abondaient, se trouvaient ou se détachaient aisément, sans grand effort, comme si elles se donnaient d’elles-mêmes à la tâche bienveillante que s’était assignée le couple ce matin-là.

Le travail allait bon train lorsque l’homme estima qu’avec sa récolte, ajoutée à celle qu’avait dû amasser sa femme de son côté, l’âne ne pourrait en porter davantage jusqu’au foyer. Inutile de se fatiguer à l’excès, jugea-t-il, de nombreuses autres tâches l’attendaient aujourd’hui, et le ciel de cet automne semblait prometteur, il y aurait d’autres matins à mettre à profit de ce recueil bienvenu de bois léger.

Il commença donc à rassembler ses tiges en fagots aisément maniables, tout en signalant à sa femme de faire de même pour ramener l’ensemble en un tout compact plus aisément transportable par la bête docile. Le corbeau se remit à croasser, peut-être intrigué par le travail désormais coordonné de ce couple qui se réunissait de nouveau. L’homme ne songea même pas à lever la tête, trop concentré sur la recherche d’un équilibre satisfaisant entre les fagots, pour les installer le plus astucieusement possible sur l’animal, sans gêner son trot lent. La femme en revanche finit par lever les yeux pour voir les ailes sombres d’où provenaient ces cris définitivement intrigants.

Ils n’étaient pas menaçants, mais semblaient s’entêter et elle cherchait donc ce qui intéressait tant ce corbeau, tout en s’affairant maintenant près de son mari, quand elle s’immobilisa tout à coup, avalant un soupir.

Interdite par la découverte qu’elle venait de faire, elle resta d’abord bouche bée. Après un instant elle appela son mari. « Mickayel », dit-elle simplement, et lui s’étonna alors de voir sa femme, d’habitude si efficace, bras ballants dans un air abasourdi.

« Qu’y a-t-il ? » l’interrogeât-il rapidement, après avoir suspendu le cours de son mouvement.

« Je viens de réaliser que j’ai oublié la corde pour attacher ces branches… ».

Après cette douce matinée où ils s’étaient affairés rapidement, sans efforts épuisants pour une fois, et avec le poids unique de la sourde inquiétude qu’ils partageaient pour une enfant venant de naître, l’absurdité de leur situation apparaissait dans toute sa simplicité. Ils avaient bien travaillé mais n’avaient tout simplement pas de quoi ramener ce tas fraîchement et prestement amassé !

L’homme se redressa ébahi de l’ineptie de tout cela, fit des yeux ronds comme il n’en avait pas fait depuis longtemps, et fixa sa femme, interrogateur. Ils se fixèrent ainsi sans rien d’autre à se dire, comme si le temps s’était suspendu l’espace d’une seconde éternelle, et l’homme éclata soudainement d’un rire franc, aussi sonore que la forêt était silencieuse. Ce rire interrompit instantanément l’hébétude de la femme.

Elle aussi réalisa l’ironie de la situation et sourit alors timidement en réponse à son mari. Pour une femme qui comme elle, n’était sûrement pas réputée pour son étourderie, l’incident était certes risible. En vérité l’effort avait été facile, et la chose la plus simple entre toute avait bel et bien été oubliée, en toute idiotie. L’évidente drôlerie jaillissait inopinément dans la forêt avec ce rire éclatant de l’homme qui ne rit que de lui-même.

Le corbeau n’était pas en reste non plus, et lorsque la femme se rendit compte que ses croassements se joignaient à ceux de son mari, elle eut une intuition soudaine qui lui réchauffât le cœur, encore davantage que ne le fît le rire inattendu de son homme en cet instant rare.

Si elle avait prêté attention plus tôt à ces cris, n’aurait-elle pas pensé à prendre la corde à temps ? Si elle et son mari n’avaient pas été si soucieux d’autre chose, peut-être auraient-ils eu l’esprit attentif à ce qui était leur occupation présente. Si elle avait entendu le corbeau plus tôt, elle se serait probablement reprise.

En réalisant cela, un pressentiment l’avait frappée également avec une évidence fulgurante. Il lui soufflait que si le corbeau avait tant insisté à la suivre de ses cris, c’était peut-être aussi pour cela : l’avertir, et l’éveiller.

Bien loin désormais se trouvait le sombre présage généralement attaché au noir animal. Il avait aujourd’hui montré une clairvoyance que nul n’aurait pu attendre de lui. La femme s’étonna alors de découvrir, encore, que dans ce monde mystérieux chaque chose pouvait jouer un rôle simple, douloureux mais aussi bienveillant, pour le bien ou le malheur de tous. Elle y percevait aussi la lueur d’un espoir qu’elle avait rarement osé avoir. Car en cet instant précis, cet incident lui rappelait un sentiment confus qu’en grandissant la vie avait eu tendance à lui faire oublier : peut-être n’y a-t-il pas que de la crainte à ressentir face à l’avenir incertain qui s’ouvre.

Jilda Hacikoglu