Mémoire et Insoumission

Patricia Kishishian est la directrice de la Galerie Sobering à Paris, qui inaugurera le 16 avril l’exposition « Je me souviens du Génocide Arménien… ». Une exposition autour d’œuvres d’art contemporain, à l’occasion du centenaire de ce Génocide.

L'équipe de la Galerie Sobering : Patricia Kishishian & Cécile Grémillet

L’équipe de la Galerie Sobering, Patricia Kishishian & Cécile Grémillet

A l’origine, comme un électrochoc à l’approche de 2015, l’impérieux besoin de marquer le centenaire du déni. « Peut-être un signe envoyé par mes grands-parents » hasarde Patricia Kishishian, moins à la légère qu’il n’y paraît. En toute humilité la directrice de la Galerie Sobering, dans le Marais à Paris, ne s’explique pas mieux son initiative, de son propre aveu « plutôt gonflée dans le milieu de l’art contemporain ».

Audace contemporaine

Il est en effet rare d’imposer aussi précisément un sujet. Quasiment une commande comme aux temps jadis, dans un genre artistique qui par définition se veut tout sauf conforme aux schémas anciens. De plus si son père est Arménien, Patricia Kishishian n’a pas reçu d’éducation particulièrement marquée par ses origines, ni fréquenté assidûment les Arméniens. Volontairement d’ailleurs, dit-elle en passant, car cela ne correspond pas à son tempérament universaliste. C’est pourtant bel et bien son histoire familiale qui l’a conduite à investir totalement sa galerie dans cette exposition centrée sur un titre initial fort : Je me souviens, et j’exige.
Il fallait l’oser, et c’est sans doute cette liberté de ton, très directe, qui a convaincu. Les plus grands noms de l’art contemporain ont en effet dit oui à celle qui les sollicitait en tant que professionnelle certes, mais aussi en tant que petite-fille de grands-parents rescapés du Génocide. L’une des créatrices, Triny Prada, s’inspirera même de l’histoire de la famille Kishishian pour créer sa pièce de l’exposition. D’autres choisiront dans leur œuvre existante, la pièce à consacrer à l’exposition ; autre signe de l’universalité du propos, sur un sujet qui « malheureusement ne concerne que nous aujourd’hui ».
Une démarche inhabituelle enfin, pour cette femme singulière qui n’aime pas se mettre en avant, encore moins pour son métier, et qui se dévoile ainsi plus qu’à l’accoutumée.

Panser et donner à penser

Si la parole est libératrice, les Arméniens n’y ont pas eu beaucoup droit. Et faute de création suffisante pour exorciser La Catastrophe, la cicatrisation post-Génocide n’a jamais été simple. C’est pourquoi en soi, toute réactualisation des visuels sur ce génocide muet, soulage et permet le travail de reconstruction miné par le négationnisme.

Au-delà du vide à combler, l’exposition Je me souviens du Génocide Arménien… vise aussi à déjouer le négationnisme persistant. Car par sa nature même l’art contemporain incite bien souvent le public à chercher au-delà de ce qu’il voit. Un collectionneur averti s’intéressera forcément à ce sujet traité par Lawrence Weiner (un des plus grands artistes conceptuels) pour comprendre sa pièce, et découvrira le Génocide sous l’angle particulier choisi par l’artiste. D’autant que tous les artistes sollicités apportent leur réflexion propre face à une situation dont ils connaissaient tous l’existence, mais ne soupçonnait pas l’ampleur.

Mounir Fatmi History is not mine édition 3/5 2013, France, 5 min, HD, colour, stereo.  Courtesy de l'artiste. Crédit photo mounir fatmi ©

Mounir Fatmi « History is not mine »
édition 3/5 / 2013, France, 5 min, HD, colour, stereo.
Courtesy de l’artiste. Crédit photo mounir fatmi ©

Or comme le note Patricia Kishishian « l’art contemporain se prête bien à la médiation ». L’explication vient souvent enrichir la compréhension de l’œuvre, voire parfois la permet. Un accompagnement qu’elle propose volontiers au visiteur dans sa galerie même, avec sa jeune collègue Cécile Grémillet. Le but est donc surtout de rendre témoin le monde autour des Arméniens : montrer ce que cela veut dire, nier 100 ans durant, que cela met à mal les libertés de tous, au-delà des ravages causés aux héritiers de cette aberration. En ce sens, et comme le souligne la galerie, outre un devoir pour les descendants, la mémoire est surtout un outil d’insoumission symbolisant la victoire de la liberté sous le joug de l’oppression. D’où l’envie de faire voyager l’exposition autant que possible pour « semer ces graines ».

L’exposition débutera donc en avril avec 15 artistes internationaux réputés, choisis par la Galerie Sobering. Mais d’ici la fin de l’année des 100 ans ils seront 100, et les œuvres auront voyagé (voir calendrier de l’expo ci-dessous), probablement jusqu’en Turquie même pour 2016. Un passage obligé, mais pas si évident, permis par la magie de l’art.

Esther Shalev-Gerz,  Mémorial du génocide arménien, 2015,  Poudre de pierre,  90 x 90 x 40 cm

Esther Shalev-Gerz, Mémorial du génocide arménien, 2015, Poudre de pierre, 90 x 90 x 40 cm

Spécificités de ceux qui se sont souvenus

Des artistes de stature internationale qui en majorité ne sont pas Arméniens : l’Américain Lawrence Weiner avec l’une de ses fameuses déclarations, aussi évocatrice que lacunaire sur le déni ; l’Israélienne Esther Shalev-Gerz avec son Mémorial du Génocide Arménien qui met en miroir bourreau et victime, pour inviter à essayer la place de l’autre et enfin se (re)connaître ; Jonathan Monk et son ready made regorgeant de symboles ; le Marocain Mounir Fatmi dénonçant en vidéo la brutale confiscation de l’histoire (History is not mine) ; Antoine Agoudjian (avec la photo couverture de son prochain livre Le cri du silence); Michèle Sylvander par son travail sur les archives ; Dejan Kaludjerovic filmant la prison de l’éducation quand y manque l’explication ; la Suisse Sophie Bouvier Ausländer ; Viet Bang Pham l’aquarelliste aux traits saisissants ; Lorenzo Puglisi, Triny Prada, ou Davide Bertocchi ; mais aussi Özlem Günyol & Mustafa Kunt, un couple d’artistes de Turquie, et Aikaterini Gegisian d’Arménie.

Aikaterini Gegisian Light III (‘A Little Bit too Much, A Little Bit too Late’ series), 2011 Collage sur papier 32 x 51 cm Courtesy Kalfayan Galleries, Athens - Thessaloniki

Aikaterini Gegisian « Light III  » (‘A Little Bit too Much, A Little Bit too Late’ series), 2011 ; Collage sur papier, 32 x 51 cm
Courtesy Kalfayan Galleries, Athens – Thessaloniki

L’exposition a aussi le soutien précieux de la USC Shoah Foundation & de l’Armenian Film Foundation, qui lui offrent l’exclusivité des vidéos numérisées de la trilogie documentaire The Witnesses Trilogy du Dr J. Michael Hagopian (témoignages de survivants de 1915).
Une diffusion plus large est aussi prévue à la Foire Internationale d’Art Contemporain de Paris en octobre 2015 : 100 artistes offriront chacun une œuvre en A4. Toutes seront vendues au prix de 200€, quelle que soit la notoriété des auteurs, au profit de l’association ARAM de Marseille, qui numérise le contenu des archives du génocide (documents des camps, naturalisations, passeport jansen, etc…).

Ou comment l’art véhicule l’histoire à plus d’un titre quand il aborde les 100 ans, rappelant que la mémoire est la première des insoumissions contre la tyrannie. Une autre forme de riposte aux négationnistes zélés du siècle écoulé.

Jilda Hacikoglu

Calendrier de l’expo
Du 16 avril au 5 mai 2015 à la Galerie Sobering, vernissage le 16 avril 2015 de 18h à 21h
Fin mai 2015, Mairie du 3ème arrondissement de Paris, événement spécial pour présenter les œuvres dans le cadre de la commémoration des 100 ans (date à confirmer)
De mi-septembre à mi-novembre au Centre d’Art Contemporain La Traverse à Alfortville
Début 2016 au DEPO, centre d’art à Istanbul
Courant 2016 à la Fondation Bullukian à Lyon

Renseignements

Galerie Sobering 87 rue de Turenne 75003 Paris / 09 66 82 04 43 / www.soberinggalerie.com

Article à paraître dans le prochain numéro du magazine France-Arménie (mars 2015)

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N°44, le mystérieux étranger de Twain

Couv souple

Avis aux amateurs de lectures étonnantes, lecteurs curieux, en ce 25 décembre tout doux, et en guise de cadeau pour vous, voici « N°44, le mystérieux étranger ». Le dernier roman de Marc Twain, 1835-1910, père de Tom Sawyer, héros parmi les plus adorés des enfants aventuriers, et des adultes épris de liberté.

Ce dernier roman est paru en français pour la 1ère fois en 2011 aux éditions Tristram, et en octobre dernier en version poche « de luxe » de la même maison : collection Souple qui porte littéralement bien son nom. C’est surtout la version la plus proche possible du dernier manuscrit de cet auteur, et voilà qui est déjà toute une histoire.

Samuel Langhorne Clemens, alias Marc Twain (pseudo emprunté aux cris des bateliers à vapeur du Mississipi), consacra à ce dernier roman les douze dernières années de sa vie, et le réécrit trois fois. Son objectif : dire ce qu’il avait toujours voulu dire sur l’homme, sans se soucier du qu’en dira-t-on. Rien de moins. Résultat : son exécuteur testamentaire l’expurgera de nombre de passages polémiques lors de sa publication posthume, et ce n’est que quelque soixante ans après sa mort, que le livre est publié en 1969 aux Etats-Unis, tel que Twain l’avait laissé en 1910.

Voilà pourquoi la version proposée par Tristram est si intéressante. En poche pour à peine 10 € dans un souple et doux objet livristique, ces écrits longuement maturés d’un écrivain aventurier et humaniste libéré valent le détour. L’action se déroule dans une imprimerie d’Autriche au 15ème siècle, et malgré ce décor moyenâgeux elle offre un délectable décalage de point de vue par rapport à notre banale vision du quotidien. A travers l’arrivée dans ce petit monde obscur d’un mystérieux vagabond, moult péripéties fascinantes adviennent. Au cœur de ce roman, c’est l’humain dans toute sa formidable capacité au meilleur comme au pire qui se montre, et est analysée de manière inédite. Malgré le caractère implacable de cette fable audacieuse, le tout s’achève en une forme de philosophie étrangement apaisante, et bienvenue.

Extraits choisis :

« En moi-même, je souffrais pour le garçon, car je voulais être son ami et j’aurais tant aimé le lui dire, mais je n’en avais pas le courage, j’étais fait comme le sont la plupart des gens et j’avais peur de suivre mes propres instincts quand ils allaient à l’encontre de ceux des autres. Le meilleur d’entre nous préfère être populaire à avoir raison. Je m’en suis aperçu il y a longtemps. Katrina restait l’amie intrépide du garçon mais elle était la seule. ».

« … rien qu’une allégorie vivante de la fausseté et de la prétention depuis sa visière en soie verte jusqu’à ses talons qui se soulevaient et retombaient, un spectacle et un remue-ménage propres à du 3000 à l’heure sans même parvenir à 600 et encore en tirant à la ligne et avec du double interligne. Il était impénétrable que Dieu puisse supporter un singe de ce genre, alors que la foudre est si bon marché. »

Bonne lecture aux amateurs qui se laisseront tenter !

Jilda Hacikoglu

Le Corbeau

En général on n’aime guère la vue d’un corbeau. Noir, grand et menaçant, cette vision n’a rien de l’esthétique habituelle qui fait parler de beauté. Et puis d’abord, que fait ce corbeau croassant dans l’espace paisible ? Quel mauvais présage annonce-t-il par sa présence endeuillée ?

La femme en quête de brindilles pour chauffer son foyer n’y pensait pas, mais ce corbeau là croassait tant qu’elle finit par le remarquer. Son mari s’était enfoncé un peu trop loin d’elle dans les arbres, pour qu’elle pût l’interroger du regard sur ces cris, si insistants par moments. Elle continua de rechercher et recueillir patiemment les bonnes branches. Longues, suffisamment fines pour être rassemblées, suffisamment anciennes aussi pour que la sève qui ne les abreuvait plus depuis leur chute de l’arbre, ait elle aussi séché dans leurs nervures de branches fragiles. Hormis ce corbeau qui continuait de tourner alentour, et croassait de temps à autre, pas d’autre déchirure du voile de silence qui enveloppait la forêt nourricière. Comme si par ce silence elle faisait échos à la muette inquiétude qui occupait la travailleuse matinale.

Sur le chemin depuis qu’elle avait quitté la maison ce matin-là, la femme ne pensait qu’à cette enfant dont l’arrivée lui amenait maintes questions nouvelles. Sa brue se remettait doucement des efforts de l’enfantement, tout en veillant, craintive, sur ce petit-être pas beaucoup plus agile qu’elle. C’était son deuxième enfantement avant même ses dix-sept ans, et la pauvre fille avait déjà connu la douleur d’un premier fils qui n’avait pas survécu. Si ce n’était pas le froid, c’était la faiblesse qui emportait les nouveau-nés dans ce pays. Pour avoir été la sage-femme improvisée de nombre de familles dans les environs, la femme savait qu’il en était ainsi depuis toujours. Sa pratique répétée des soins aux voisins, aux amis, alliée à une écoute attentive de ce qui arrivait à ces pauvres humains, ne lui donnait aucune illusion sur l’impact de sa modeste science médicinale, et de ses gestes experts pour soulager des douleurs qui venaient de la vie même. La vie était ainsi faite.

A force d’observation elle comprenait peut-être un peu plus de choses que d’autres, mais on est toujours meilleur juge pour les autres que pour soi-même, et c’était peut-être là uniquement que résidait son talent de sage-femme. On avait fini par lui assigner ce rôle de femme capable, sachant toujours conseiller avec une prudence raisonnable, ce qu’il convenait de faire dans chaque situation délicate.

Mais face à cette enfant qui venait de naître, elle craignait de se tromper. Une petite fille. Alors qu’elle-même n’avait jamais élevé que des fils.

Saurait-elle apprendre à cette petite le dur chemin pour savoir vivre ? Aurait-elle seulement la chance de la voir grandir et non pas s’éteindre sans qu’aucun des remèdes qu’elle avait su accumuler, ni aucune de ses ardentes prières, ne puisse inverser la lente marche vers la mort d’un nouveau-né ? Sans même oser les formuler, ces interrogations hantaient l’esprit alerte de la sage-femme.

Sa nature combative reprit alors le dessus : « assez d’inquiétudes ! » se raisonna-t-elle. La petite vivrait ou mourrait peut-être, personne ne pouvait le prédire et pour l’heure, la maisonnée, comme la petite, avaient certainement plus besoin de fagots pour rester au chaud, que de ses craintes inopportunes d’un avenir impossible à sonder.

Le corbeau quant à lui, s’entêtait ici. Qu’avait-il donc à rester là ? Sentait-il sa présence si indispensable en cet instant ? Près de cet être, qui avait attiré son œil tandis qu’il survolait le hameau dont la femme et son mari s’étaient éloignés en silence, au petit matin. La femme l’aurait sans doute remarqué aussi si elle avait levé la tête. Cependant ce matin-là, seul un être qui aurait été loin au-dessus de l’équipage étrange, aurait vu l’âne, l’homme et la femme s’avançant sur la terre, et le corbeau survolant lentement l’étendue de ciel où sur terre le trio évoluait doucement. Seul un œil situé plus haut dans le vaste ciel aurait remarqué le plumage brillant de ce corbeau, presque étincelant, sous les rayons du soleil levant. Une brillance lumineuse qui enlevait tout l’éclat menaçant du plumage si sombre, le rendant uniquement gracieux et fin, sur des battements d’ailes amples, savamment mesurés pour fendre l’air avec tranquillité.

Pour l’heure, le corbeau fixait son attention sur cette femme, et rien ne semblait vouloir l’en détacher. D’ailleurs rien ne cherchait à l’en détacher. Pas même la femme qui remarquait sa présence et s’interrogeait seulement sur sa signification. Elle ne voulait pas y voir un mauvais présage et chassa prestement cette idée. Non, ce corbeau avait sans doute eu l’œil attiré par un quelconque éclat qui devait se trouver là, quelque part hors de sa vue de terrienne occupée.

Les fagots commençaient à prendre forme, et cela soulageât la femme en cette fraîche matinée d’octobre. L’automne n’était pas loin, et voir le résultat de son travail avancer la rassurait. C’était le signe le plus simple que tout effort voit son résultat, sa récompense. Elle se réjouit d’avoir poussé son mari à se joindre à elle ce matin-là et de l’avoir conduit vers la bonne direction pour récupérer tout ce bon bois. A deux ils allaient plus vite et recueillaient bien plus que ce qu’elle seule aurait pu rassembler. La petite hache habilement maniée par son homme venait à bout des branches les plus difficiles bien plus efficacement que ne le pouvait ses bras féminins, aussi habiles soient-ils. Ils seront tous deux moins fatigués d’avoir travaillé ainsi ensemble, l’âne porterait beaucoup plus de fagots pour eux, et la forêt silencieuse contribuait aussi à apaiser l’inquiétude qu’ils avaient tous deux bien ancrée en eux, sans oser se la dire, par peur de faire venir le malheur.

La petite était là, il fallait faire tout le nécessaire pour elle, c’était tout ce qui importait. Par son silence recueilli, la forêt elle-même semblait se joindre à cette mission unique. Le temps légèrement frais mais clément, peu humide, ne fatiguait pas l’homme. Il ne s’échauffait pas outre mesure en travaillant, et ressentait bien moins l’usure des muscles sollicités par le même mouvement répété. Les branches abondaient, se trouvaient ou se détachaient aisément, sans grand effort, comme si elles se donnaient d’elles-mêmes à la tâche bienveillante que s’était assignée le couple ce matin-là.

Le travail allait bon train lorsque l’homme estima qu’avec sa récolte, ajoutée à celle qu’avait dû amasser sa femme de son côté, l’âne ne pourrait en porter davantage jusqu’au foyer. Inutile de se fatiguer à l’excès, jugea-t-il, de nombreuses autres tâches l’attendaient aujourd’hui, et le ciel de cet automne semblait prometteur, il y aurait d’autres matins à mettre à profit de ce recueil bienvenu de bois léger.

Il commença donc à rassembler ses tiges en fagots aisément maniables, tout en signalant à sa femme de faire de même pour ramener l’ensemble en un tout compact plus aisément transportable par la bête docile. Le corbeau se remit à croasser, peut-être intrigué par le travail désormais coordonné de ce couple qui se réunissait de nouveau. L’homme ne songea même pas à lever la tête, trop concentré sur la recherche d’un équilibre satisfaisant entre les fagots, pour les installer le plus astucieusement possible sur l’animal, sans gêner son trot lent. La femme en revanche finit par lever les yeux pour voir les ailes sombres d’où provenaient ces cris définitivement intrigants.

Ils n’étaient pas menaçants, mais semblaient s’entêter et elle cherchait donc ce qui intéressait tant ce corbeau, tout en s’affairant maintenant près de son mari, quand elle s’immobilisa tout à coup, avalant un soupir.

Interdite par la découverte qu’elle venait de faire, elle resta d’abord bouche bée. Après un instant elle appela son mari. « Mickayel », dit-elle simplement, et lui s’étonna alors de voir sa femme, d’habitude si efficace, bras ballants dans un air abasourdi.

« Qu’y a-t-il ? » l’interrogeât-il rapidement, après avoir suspendu le cours de son mouvement.

« Je viens de réaliser que j’ai oublié la corde pour attacher ces branches… ».

Après cette douce matinée où ils s’étaient affairés rapidement, sans efforts épuisants pour une fois, et avec le poids unique de la sourde inquiétude qu’ils partageaient pour une enfant venant de naître, l’absurdité de leur situation apparaissait dans toute sa simplicité. Ils avaient bien travaillé mais n’avaient tout simplement pas de quoi ramener ce tas fraîchement et prestement amassé !

L’homme se redressa ébahi de l’ineptie de tout cela, fit des yeux ronds comme il n’en avait pas fait depuis longtemps, et fixa sa femme, interrogateur. Ils se fixèrent ainsi sans rien d’autre à se dire, comme si le temps s’était suspendu l’espace d’une seconde éternelle, et l’homme éclata soudainement d’un rire franc, aussi sonore que la forêt était silencieuse. Ce rire interrompit instantanément l’hébétude de la femme.

Elle aussi réalisa l’ironie de la situation et sourit alors timidement en réponse à son mari. Pour une femme qui comme elle, n’était sûrement pas réputée pour son étourderie, l’incident était certes risible. En vérité l’effort avait été facile, et la chose la plus simple entre toute avait bel et bien été oubliée, en toute idiotie. L’évidente drôlerie jaillissait inopinément dans la forêt avec ce rire éclatant de l’homme qui ne rit que de lui-même.

Le corbeau n’était pas en reste non plus, et lorsque la femme se rendit compte que ses croassements se joignaient à ceux de son mari, elle eut une intuition soudaine qui lui réchauffât le cœur, encore davantage que ne le fît le rire inattendu de son homme en cet instant rare.

Si elle avait prêté attention plus tôt à ces cris, n’aurait-elle pas pensé à prendre la corde à temps ? Si elle et son mari n’avaient pas été si soucieux d’autre chose, peut-être auraient-ils eu l’esprit attentif à ce qui était leur occupation présente. Si elle avait entendu le corbeau plus tôt, elle se serait probablement reprise.

En réalisant cela, un pressentiment l’avait frappée également avec une évidence fulgurante. Il lui soufflait que si le corbeau avait tant insisté à la suivre de ses cris, c’était peut-être aussi pour cela : l’avertir, et l’éveiller.

Bien loin désormais se trouvait le sombre présage généralement attaché au noir animal. Il avait aujourd’hui montré une clairvoyance que nul n’aurait pu attendre de lui. La femme s’étonna alors de découvrir, encore, que dans ce monde mystérieux chaque chose pouvait jouer un rôle simple, douloureux mais aussi bienveillant, pour le bien ou le malheur de tous. Elle y percevait aussi la lueur d’un espoir qu’elle avait rarement osé avoir. Car en cet instant précis, cet incident lui rappelait un sentiment confus qu’en grandissant la vie avait eu tendance à lui faire oublier : peut-être n’y a-t-il pas que de la crainte à ressentir face à l’avenir incertain qui s’ouvre.

Jilda Hacikoglu

Nara Noïan sort ‘5’, un vrai numéro d’amour

Troubadour et amoureuse, cette drôle de Diva conjugue les deux facettes. En bon troubadour, Nara Noïan s’est beaucoup gaussée des frontières. Née en Arménie, expatriée en France, aujourd’hui installée en Belgique, elle a partagé ses arts avec des créateurs de tous horizons : depuis l’Arménie bien sûr (elle a été interprète principale du film Garod de Frounzé Dovlatian) en passant par la francophonie, l’Orient, les musiciens slaves, du monde gitan, ou celui du théâtre belge…

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Le nouvel album de Nara Noïan

Son dernier album, ‘5’, renouvelle cette habitude avec par exemple la slameuse Sofi d’Ailleurs pour un tonitruant titre d’ouverture Madeleine et Ali.

Amoureuse aussi, car cet album aurait tout autant pu s’appeler Ser, Love, ou Lioubov, c’est à dire « amour », en arménien, anglais et russe… mais c’eut été trop banal.

Comme Lady Gaga’ elle fait donc mine de vous ‘raconter n’importe quoi’*, mais joue en réalité de son autodérision et de sa sensualité pour célébrer le plus fort des sentiments dans tous ses états. Derrière son éternelle frange noire ses yeux de braises ont sans doute aussi vu de moins belles choses, mais en musique, elle panse les douleurs. Une touchante gravité affleure ainsi parfois pour souligner la douceur de l’émotion.

Comme dans ses précédents albums, ses parents, enfants, amis, son compagnon, sont les destinataires de déclarations en forme de compositions instrumentales aussi explicites que des mots, que ce soit en solo de piano, l’instrument fétiche dont elle joue avec légèreté, ou accompagné de l’éternel duduk et d’une guitare sensitive.

A côté de ces touches personnelles, la vie triomphe dans d’autres morceaux où trombone, tuba, trompette, saxo, clarinette et percussions résonnent sur des rythmes énergiques et comiques, gypsy ou mystérieux. Tout cela pour parler d’amour vache, de sentiments profonds, de vodka et d’évasion, en riant fort ou en recueillement, entre des reprises à fleur de voix des plus grands chanteurs français de l’amour (Hier encore d’Aznavour, ou la Chanson des vieux amants de Brel), qui rappellent l’éphémère de toutes ces choses qui nous embrasent.

En somme un beau pêle-mêle que le 5ème album de cette diva, qui séduit un public grandissant au fur et à mesure de ses venues, conquis par sa simplicité épanouie.

Jilda Hacikoglu

*Extrait des paroles de ‘La Diva’ un des titres chantés en duo avec le trompettiste Gregory Houben

Nara Noïan sera en concert à Paris le vendredi 4 octobre 2013 – 20h30 / Centre culturel Alex Manoogian (UGAB) /118 rue de Courcelles – Paris 17ème / Renseignements 06 07 15 35 28