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Contributions au site 100LIVES – Guérir le passé construit un présent meilleur

L’année 2015 a été l’occasion de grandes opérations de communications pour marquer le centenaire du Génocide arménien. Ce buzz est d’autant plus légitime que ce génocide nié depuis 100 ans, continue d’alimenter l’impunité de tous les responsables coupables de crime contre l’humanité.

Voilà pourquoi les initiatives comme celles de 100 lives sont si importantes : elles vont chercher au cœur du pire, les actes de bravoure qui ont initié des parcours hors du commun et donné de meilleurs espoirs au présent. 100 lives les mets en avant et les récompense même, pour pousser à cet avenir meilleur, et c’est heureux car nous en avons toujours autant besoin aujourd’hui.

Vous êtes donc chaleureusement invités à parcourir ce site, voire à partager votre histoire si vous êtes Arméniens. L’hommage n’en sera que plus vibrant https://100lives.com/fr/

A titre indicatif, voilà également ci-dessous les quelques contributions que j’ai été amenée à y faire avec grand plaisir.

Bonnes lectures !

PK

Sobering Patricia Kishishian, quand l’art contemporain résiste

Ce portrait de Patricia Kishishian revient sur son initiative déjà abordée en ces pages. La dame valait bien ce nouveau détour.

 

Extrait fantôme arménien Plus côté bulles, une recension de deux bandes-dessinées très particulières inspirées par le centenaire, qui décidément n’en finit pas de donner lieu à d’incroyables révélations…

https://100lives.com/fr/news/detail/7556/bd-doucesamres-varto-le-fantme-armnien

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Un petit détour par Venise, où l’Arménité et la Biennale rivalisent d’imagination dans la Sérénissime.

Immuable et mobile, l’Arménité à Venise

Enfin, un portrait de l’impressionnante Pinar Selek, à l’occasion de son témoignage courageux, émouvant et tellement éclairant paru cette année aussi « Parce qu’ils sont Arméniens ».

Pinar Selek, l’esprit et le cœur

PSDire qu’elle est une intellectuelle turque est un peu court pour parler de Pinar Selek.  Militante, sociologue, féministe, antimilitariste, écrivaine, en exil forcé depuis 2008, est certes un inventaire plus complet. Son parcours et ses publications attestent pourtant que le premier trait de cette femme qui fait bouger les lignes, n’est pas tant son intellect, que son cœur immense.

C’est ce que l’on voit dès les premières pages de « Parce qu’ils sont arméniens » (février 2015, éditions Liana Lévi). Avec ce témoignage simple mais crucial sur les tabous de la question arménienne en Turquie, Pinar Selek nous touche en remuant des réalités si bien enfouies qu’on les croyait digérées, mais non. Assurément, une reconnaissance précieuse. D’autant que témoigner est une responsabilité pour cette Juste, « témoigner avec les mots du cœur, en étant maître de sa parole ».

Si l’idée de ce livre est née alors que la sociologue travaillait sur la transformation de l’espace militant en Turquie, le sujet n’était pas nouveau pour cette militante en perpétuel questionnement. Issue d’une famille aisée, gauchiste et largement avertie contre la propagande d’Etat (son père avocat a été emprisonné 5 ans en 1980), elle n’a jamais été dupe du mensonge sur les Arméniens. Ce n’était pas un but en soi, mais elle ne s’est jamais privée de l’aborder publiquement, s’attirant la sympathie spontanée d’un Hrant Dink, venu la trouver parce qu’elle évoluait à contre-courant. Ensemble ils ont aussi tenté de déjouer leur propre conditionnement qui les enfermait dans un schéma toujours incomplet, et sans issue.

Au travers de son évolution personnelle, depuis l’enfance jusqu’à son exil aujourd’hui, en passant par l’adolescence rebelle, ou la détention avec torture quotidienne (elle a aussi été incarcérée 2 ans en 1998), Pinar Selek a vécu dans ce cercle vicieux, qu’elle dénonce sans ambiguïté. Désemparée, elle constate en effet une société où la propagande raciste est tellement banalisée que même les opposants les plus fermes la perpétuent naturellement, par indifférence ou dénigrement, tandis que les victimes l’intègrent comme un décor où il faut se rendre invisible, et partant, éternellement suspects. Le tournant pour elle sera de réaliser combien cette vision biaisée fonde l’autoritarisme actuel du pouvoir. L’origine de tous les maux en quelque sorte.

Mais comment rétablir la vérité et conquérir la liberté quand on est femme, gauchiste ou Arménien, dans cette Turquie ? Entre espoir de beaux lendemains et désespoir face à une réalité inquiétante, Pinar Selek cite Hannah Arendt, Gramsci ou Dink pour chercher les bonnes tactiques et avancer sur ce dur sillon, sans se faire taire… ou tuer. Consciente des risques, dans son exil elle s’active encore contre ces rapports de domination, dans ces travaux sociologiques, en militant, ou par ses autres publications[1] (1).

A force, aller vers l’autre et construire avec lui a été une démarche qui agrège. L’union qui fait la force, même si l’union est improbable : entre transexuels, laïcs, homo, Arméniens, Kurdes ou démocrates, rien n’était gagné, surtout dans ce pays ! Mais ce pas vers l’autre suscite aussi d’autant plus l’adhésion des opprimés, qu’ils n’ont pas d’autre voie. C’est la voie qu’avait initiée le journal arménien Agos, et le séisme social de l’après 19 janvier 2007, jour de l’assassinat de Dink, est aussi né de cela.

Le renouveau des mouvements d’opposition se poursuit donc ainsi, à pas plus ou moins discrets, et fini par gagner en visibilité. Au point qu’en février dernier sur une radio française, Pinar Selek estimait que cette transformation pouvait influer le champ politique aux prochaines élections. De fait les législatives turques du 7 juin dernier lui ont donné raison. Lucide, elle ne s’attend pas pour autant à un changement rapide, car face à une opposition plus efficace, le cadre nationaliste sait aussi s’adapter, pour continuer à s’insinuer plus subtilement. Une certitude pour elle malgré tout : dans ce combat qui ne se joue pas à armes égales, c’est ensemble qu’il faut agir.

« … dans ma Turquie ne vivent pas que des assassins. (…) Dans ma Turquie, les gens épris de liberté se tendent la main même s’ils ne portent pas les mêmes blessures. (…) La circulation des idées et des expériences provoque parfois des heurts, mais aussi de nouveaux processus de transformation. (…) Je lus Gramsci dans ces années-là et ne cessais de recopier cette phrase : ‘Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté.’ ».

(extraits choisis « Parce qu’ils sont arméniens »)

 


[1] (1) Bibliographie récente (non exhaustive) :

« Service militaire en Turquie et construction de la classe de sexe dominante – devenir homme en rampant » recueil d’entretiens (2014, éditions Harmattan).

« La maison du Bosphore » roman évoquant les déboires d’une jeunesse subissant les suites du coup d’état militaire de 1980 (2013, éditions Liana Lévi).

 Jilda Hacikoglu

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N°44, le mystérieux étranger de Twain

Couv souple

Avis aux amateurs de lectures étonnantes, lecteurs curieux, en ce 25 décembre tout doux, et en guise de cadeau pour vous, voici « N°44, le mystérieux étranger ». Le dernier roman de Marc Twain, 1835-1910, père de Tom Sawyer, héros parmi les plus adorés des enfants aventuriers, et des adultes épris de liberté.

Ce dernier roman est paru en français pour la 1ère fois en 2011 aux éditions Tristram, et en octobre dernier en version poche « de luxe » de la même maison : collection Souple qui porte littéralement bien son nom. C’est surtout la version la plus proche possible du dernier manuscrit de cet auteur, et voilà qui est déjà toute une histoire.

Samuel Langhorne Clemens, alias Marc Twain (pseudo emprunté aux cris des bateliers à vapeur du Mississipi), consacra à ce dernier roman les douze dernières années de sa vie, et le réécrit trois fois. Son objectif : dire ce qu’il avait toujours voulu dire sur l’homme, sans se soucier du qu’en dira-t-on. Rien de moins. Résultat : son exécuteur testamentaire l’expurgera de nombre de passages polémiques lors de sa publication posthume, et ce n’est que quelque soixante ans après sa mort, que le livre est publié en 1969 aux Etats-Unis, tel que Twain l’avait laissé en 1910.

Voilà pourquoi la version proposée par Tristram est si intéressante. En poche pour à peine 10 € dans un souple et doux objet livristique, ces écrits longuement maturés d’un écrivain aventurier et humaniste libéré valent le détour. L’action se déroule dans une imprimerie d’Autriche au 15ème siècle, et malgré ce décor moyenâgeux elle offre un délectable décalage de point de vue par rapport à notre banale vision du quotidien. A travers l’arrivée dans ce petit monde obscur d’un mystérieux vagabond, moult péripéties fascinantes adviennent. Au cœur de ce roman, c’est l’humain dans toute sa formidable capacité au meilleur comme au pire qui se montre, et est analysée de manière inédite. Malgré le caractère implacable de cette fable audacieuse, le tout s’achève en une forme de philosophie étrangement apaisante, et bienvenue.

Extraits choisis :

« En moi-même, je souffrais pour le garçon, car je voulais être son ami et j’aurais tant aimé le lui dire, mais je n’en avais pas le courage, j’étais fait comme le sont la plupart des gens et j’avais peur de suivre mes propres instincts quand ils allaient à l’encontre de ceux des autres. Le meilleur d’entre nous préfère être populaire à avoir raison. Je m’en suis aperçu il y a longtemps. Katrina restait l’amie intrépide du garçon mais elle était la seule. ».

« … rien qu’une allégorie vivante de la fausseté et de la prétention depuis sa visière en soie verte jusqu’à ses talons qui se soulevaient et retombaient, un spectacle et un remue-ménage propres à du 3000 à l’heure sans même parvenir à 600 et encore en tirant à la ligne et avec du double interligne. Il était impénétrable que Dieu puisse supporter un singe de ce genre, alors que la foudre est si bon marché. »

Bonne lecture aux amateurs qui se laisseront tenter !

Jilda Hacikoglu