D’air et de bronze – Bruno Catalano

2017-06 WayfarersAvril 2016 –Venise : sous les arcades prestigieuses de la Piazza San Marco, la Ravagnan Galleria occupe une minuscule vitrine devant laquelle on s’attarde. Initialement venue sur les recommandations d’un ami pour voir les toiles d’un certain artiste, j’ai finalement accroché aux sculptures d’un autre qui se trouvait là.

Cette voyageuse aux traits légèrement asiatiques qui se fond dans l’horizon particulier de Venise fascine. A la fois sur la carte de la galerie invitant à découvrir l’univers de Bruno Catalano (photo) et sur place, dans la galerie où elle se trouve de pied en cap, en bronze et en air, à défaut de chair et d’os.

La regarder de dos, depuis l’intérieur de la galerie, sur fond de piazza gorgée de touristes visibles depuis la vitrine, saisit. Littéralement.

Pendant notre admiration qui amène des questions, la dame de la galerie nous éclaire aimablement sur Bruno Catalano, même si elle voit bien que nous n’achèterons aucune de ces sculptures. Elle est là pour vendre certes, mais cela ne l’empêche pas de convenir avec nous combien ces sculptures ont belle place au milieu du monde et des gens.

L’histoire de Bruno Catalano et de ces voyageurs déchirés est infiniment belle aussi, parce que réjouissante. Cette série de voyageurs incomplets est née par hasard, après les tentatives échouées d’un autodidacte artisan sur une représentation du Cyrano en 2004. Il travaille tout de même sur ce raté-là, et l’œuvre prend tout à coup sens dans cette incomplétude spectaculaire.

Rappelant par là même que les ratés ne sont jamais uniquement ce qu’ils semblent être sur le coup, mais bien souvent un pas de plus vers la suite. Les « vertus de l’échec » en somme, que le philosophe pédagogue Charles Pépin avait rappelé exactement en ces termes (Ed° Allary sept. 2016).

Reflects

Les quelques photos et vidéos en lien dans cet article ne sont qu’un maigre avant-goût des sculptures de Bruno Catalano : il faut les voir pour comprendre l’étrange effet que produisent leurs formes et leurs vides en se combinant avec l’environnement où elles sont posées.

Tournez autour, observez, autant que vous le pouvez. Comme ces mobiles de Calder qui redessinent un espace pourtant identique en se mouvant, les Wayfarers de Catalano traversent les lieux à l’image de tous les voyageurs : les seuls éléments complets de ces personnages sont leur valise pleine, leur tête et leur pieds, pour le voyage. Le reste de leur personne a disparu, arraché de leur point de départ, laissant un vide prêt à accueillir l’endroit où ils se trouvent.

Se détacher peut alors devenir problématique.  Ah ?

Cela ne vous évoque rien ?

Vous-même peut-être ?

Bon.

Tous les voyageurs du monde, plus ou moins heureux de destin, sont présents dans ces bronzes édifiants. Les voyageurs de leur propre vie s’y reconnaissent aussi, sur le chemin de la perte ou de la reconstruction, comme le note Catalano lui-même.

Où l’on comprend mieux la citation de Camus en ouverture du site de ce sculpteur emballant :

« Jamais je n’avais senti, si avant,

à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde.»

Elle est extraite d’un des premiers textes de l’auteur nobélisé, empli de son amour basique, puissant et sensuel, pour la vie malgré tous ses absurdes : Noces.

La suite de la citation de ce philosophe de l’absurde n’est pas moins fabuleuse.

Et jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde… Il est des lieux où meurt l’esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même.  

Avec ces voyageurs, Bruno Catalano fait partie de ces Justes Passeurs : Camus dans Noces, plus récemment Erri de Luca ou Négar Djavadi avec leurs derniers romans – qui feront l’objet d’un futur article de ConnexionsS à suivre bientôt (La natura esposta (La nature exposée) pour le premier, Désorientale pour la seconde).

De Justes Passeurs parce qu’ils évoquent une nature sacrée, indéchiffrable, habitant tout humain d’où qu’il soit, où qu’il aille, et qui quand il cherche au milieu de ses errances, forge cet inconnue nature avec autant d’intensité si ce n’est plus, qu’en restant sur place.

Bon voyage.

Jilda Hacikoglu

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